Photo ci-dessus : © Quentin Marteau

 

Ma démarche artistique

 

 

Je supporte difficilement les non-dits et j'aime pourtant infiniment cet espace, sans mots, où les corps se meuvent et s'émeuvent. Je comprends bien pourquoi nous évitons de parler de certaines choses qui font partie intégrante de la vie et pourtant, quelque part, ça me dérange. Je n'ai jamais consciemment décidé de traiter les sujets tabous/honteux et pourtant, c'est ce que je fais : mettre les pieds dans le plat. Je crois que bien souvent le tabou en lui-même crée plus de souffrance et de problème que le sujet en question. Je crois que la vérité, même inconfortable, est libératrice.

 

Depuis l'enfance je me demande ce que l'on fout ici, à quoi tiennent les relations et qu'est-ce qui définit notre manière d'être au monde. Je suis passionnément curieuse de l'humain. Je suis fascinée par les gens, leur corps et les histoires qu'ils racontent. Il est difficile de mentir avec le corps et l'honnêteté physique me touche profondément. Je cherche sans cesse à découvrir ce que nous avons sous la peau, derrière nos masques et entre nos os. L'art est pour moi une nécessité, une bouée de sauvetage et un tremplin. C'est un besoin de dire, d'apprivoiser, un désir d'interpeller, de transformer, de me découvrir et d'aller à la rencontre, de créer du lien.

 

Je suis persuadée que l'on ne parle bien que de ce que l'on connait. Pour créer, je pars toujours d'une thématique qui me touche/questionne/trouble/chipote/pose problème. Comme pour résoudre une énigme, je récolte des infos et enquête autour de moi. Je fais des recherches pour observer les différents aspects de ce phénomène dans la société. Je sonde mes émotions, rassemble des souvenirs, des images, des bribes de textes et des bouts d'histoires entendues. Puis seule et avec d'autres, j’assemble les pièces du puzzle.

 

Mon écriture est faite d'aller retour entre le travail à la table et au plateau. Elle se situe entre l'intime/vécu, l'analyse/théorie et la fantaisie/le kitch/l'imaginaire. C'est une rencontre entre le théâtre et la danse. Les mots pour dire ce que nous aurions tendance à taire et le mouvement pour nous emmener ailleurs, dans un espace de sensations, exempt de jugement où peut se créer un corps à corps avec le spectateur.

 

Marie Limet

 

 

 

« La honte, c'est une émotion ressentie dans le corps qui n'est provoquée que par une représentation. Je peux provoquer votre colère avec une substance, votre dépression avec une substance. Je ne peux pas provoquer une honte avec une substance. Je ne peux la provoquer que par des mots, des images ou des gestes. Je m'y suis intéressé car c'est le facteur d'anti-résilience, qui empêche la reprise d'un processus de développement. Il y a 3 facteurs qui empêchent la résilience, c'est à dire la reprise d'un développement. C'est l'isolement, là avec dégâts cérébraux. C'est le non-sens, incapacité ou impossibilité de faire un récit de ce qu'il m'est arrivé. C'est la honte où le sujet lui-même, le blessé lui-même se met en situation de dé-socialisation et en 'rentrant sous terre' il empêche lui-même la résilience.

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Je n'emploie pas le mot guérir, parce qu'on n'est pas malade, on a un poison de l'âme provoqué par une représentation verbale ou sociale, mais on n’est pas malade, mais en revanche on est empoisonné. Je dis sortir de la honte. On sort de la honte comme un sort d'un terrier et la phrase qui me fait dire cela, c'est la phrase des honteux : 'j'avais tellement honte que j'aurais voulu rentrer sous terre'. C'est une phrase de gibier ça. C'est à dire qu'on se cache, je suis protégé parce que j'échappe à votre regard, mais je ne règle pas le problème, donc je ne peux pas déclencher un processus de résilience. »

 

Boris Cyrulnik dans l'émission d'Europe 1

« La honte, le poison de l'âme »